Un homme daffaires (French Edition)
(Paul Bourget, né à Amiens le 2 septembre 1852 et mort à P...)
Paul Bourget, né à Amiens le 2 septembre 1852 et mort à Paris le 25 décembre 1935, est un écrivain et essayiste catholique français issu dune famille originaire dArdèche.
Extrait: Parmi les personnages notoires qui composent aujourdhui à Paris le bataillon bien mêlé depuis trente ans - de ce que lon appelait autrefois la haute finance, aucun peut-être ne représente dune façon plus complète que M. Firmin Nortier, lheureux président du Grand Comptoir, quelques-uns des traits singuliers du spéculateur ultra-moderne. Il incarne en lui, à un degré supérieur, le paradoxe sur lequel pose lexistence de tant dhommes daffaires de notre époque, qui veulent et savent à la fois conquérir et fixer la fortune par un acharné labeur de professionnel, et jouir de cet argent si âprement gagné comme les plus élégants et les plus raffinés des oisifs. Vous trouverez Nortier le matin à son bureau, étudiant, avec une lucidité proverbiale sur la place, des dossiers doù sortira une décision destinée à transformer un coin tout entier du monde. Des centaines de kilomètres dans lAmérique du Sud, la mise en uvre dimmenses gisements dor et de diamants au cur de lAfrique, un port à construire sur la côte de lextrême Asie, voilà lobjet des calculs de ce Parisien de haute vie, qui, à cinq heures, sera en visite chez une femme à la mode, à huit dînera en ville, pour finir sa soirée dans une loge de théâtre, puis au cercle. Le pavé de la Bourse ne lui est pas plus familier que le parquet du foyer de la Comédie française. Hier, il a signé une convention qui va mettre en mouvement tous les marchés du globe, et demain vous le rencontrerez, suivant, sur un irlandais bien choisi, un équipage dont il a le bouton. Après-demain, embusqué dans une des allées dune chasse qui lui coûte la bagatelle de cinquante mille francs par an, rien quen ufs de fourmi, il fusillera des faisans en compagnie dun prince héritier, à moins que ce ne soit le jour des hommes politiques et quil ne fasse les honneurs de ses tirés à un ministre, grâce auquel les cinquante mille francs susdits finiront par avoir été placés à cinq cents pour cent. Cest laristocrate de la démocratie, cet homme daffaires, et qui se carre dans les maisons, les habitudes et les vices des anciens nobles avec autant darrogance queux. Celui-ci occupe à Paris, en plein faubourg Saint-Germain, lhôtel dun des derniers connétables de France, cherchez. Il sest payé lautre année le luxe du château de Malenoue, qui fut aux Guise. Il a pour maîtresse la jolie Camille Favier, la célèbre comédienne de la rue de Richelieu, comme Maurice de Saxe avait Mlle Lecouvreur. Ces tirés qui lui servent de pièges à politiciens étaient, au siècle passé, ceux dun duc et pair, lequel navait certes pas à prélever sur ses vassaux des droits supérieurs aux dîmes que recueillent sur le naïf Gallo-Romain, cet éternel administré, et à propos de chaque admission dune valeur nouvelle, les innombrables chefs du bureau du Grand Comptoir, ces intendants du tout-puissant financier. Était-ce la peine de réunir les États en 89, de prendre la Bastille, de massacrer les innocents Foullon et Berthier, de multiplier crimes sur crimes, dassassiner le plus débonnaire des rois et la plus gracieuse des reines, André Chénier, Lavoisier, Malesherbes, de mettre lEurope à feu et à sang, de gagner les cinquante batailles inscrites sur lArc-de-Triomphe, pour installer cette aristocratie à la place de lautre ? En admettant, avec les misanthropes, quelles se valent, le coût du virement a été un peu cher. Ce qui constitue une des originalités de Nortier, dans la catégorie sociale dont il est le type le plus réussi, cest que, nappartenant ni de près ni de loin à la race sémitique, ses origines sont plus aisément discernables, et plus évidentes les étapes de son histoire morale.
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